Carte blanche

CARTE BLANCHE
lettre ouverte d’un directeur au ministre Dupont

Publié le 19/12/2003 dans Le Soir

 

Monsieur le Ministre (1), je suis profondément attristé et choqué à la lecture du statut que vous nous préparez ! Quelle image donnez-vous du directeur sinon celle d’une personne dont il faut se méfier. Il faut veiller à ce qu’il ne soit pas omnipotent, il faut l’évaluer régulièrement et si, par deux fois, il devait ne pas obtenir une cote satisfaisante, il faut le « casser », le renvoyer à son métier premier de professeur.

Pour renforcer l’ambiance de confiance dans nos écoles, il faudra lors de son remplacement demander au pouvoir organisateur (PO) de « justifier » à tous les candidats pourquoi ils n’ont pas été choisis. Pourquoi ne pas enfoncer le clou ? Tant qu’à les refuser, que ça se sache – et surtout les raisons de leur échec. Au moins, nous aurons le plaisir de permettre aux candidats éconduits d’interjeter appel de la décision. Cela va enfin rendre impossible la nomination définitive du candidat retenu pendant – qui sait ? – plusieurs années.

Demain, dites-vous, la formation sera bien mieux pensée. Mais vous en excluez par avance d’anciens directeurs ou des directeurs en fin de carrière… Que viendraient-ils y faire ? Partager leur expérience ? Des universitaires vierges de tout contact direct et vécu avec l’enseignement secondaire sont bien plus habilités. Chacun sait que la sagesse la plus élémentaire est de préférer un pur théoricien à un praticien pollué par des années de métier.
Bizarre. J’ai souvent entendu des responsables pédagogiques, politiques et même syndicaux affirmer comme une évidence la nécessaire stabilité des équipes pédagogiques pour un travail valable en profondeur avec les enfants. Autre temps, autre vérité.

Il est vrai que nous ne parlons que du directeur, cet individu qui a cru qu’une nomination à titre définitif n’était pas qu’un jeu de langage. Bénéficiant de la stabilité, il pouvait construire des projets à long terme, se fondre dans son établissement, en faire sa vie, son but et sa fierté partagée avec ses collègues enseignants, croyant pouvoir leur dire un jour: « Que de chemin parcouru ensemble ! » Mais vous pensez que ce directeur n’existe pas et ne doit pas exister.

Il est vrai que nous parlons de ce personnage dont vous avez, avec vos collaborateurs zélés, homme de terrain qu’évidemment vous êtes, décrit en quelques lignes les menus travaux qui lui sont demandés en échange de tant de confiance.

Interface au milieu des logiques et intérêts aussi différents et souvent divergents des parents, des élèves, des autres collègues, des enseignants, du PO, des anciens, du personnel administratif, de l’économe, du personnel d’entretien, des fournisseurs… des ministres successifs… Il est vrai que, pour se débattre dans une telle toile, il serait superflu de lui assurer continuité, stabilité et confiance. Une formation y palliera.

Reste l’administratif, les budgets, les formations, les réunions institutionnelles, les décrets et arrêtés, les pédagogies nouvelles à implanter, le contrôle du travail fait dans les classes, etc.

En un mot comme en cent, « faire que ça marche » – somme toute, pas grand-chose… Il est payé pour le faire. Et il se plaint, l’animal ! Mais qu’a-t-il donc été faire dans cette galère ? Et si cet idiot s’était mis en tête qu’il pourrait aider son établissement à progresser ?… Orgueil fatal ou espoir un peu fou ?

Monsieur le Ministre, j’ai toujours cru qu’un statut était destiné à protéger ceux à qui il s’adressait. Aveuglé par je ne sais quel orgueil, je me suis imaginé que les écoles n’allaient pas trop mal, surtout dans notre réseau. Les inscriptions toujours plus nombreuses, la confiance des parents en nos établissements, n’étaient pas pour moi un indicateur d’une mauvaise gestion de ces derniers.

Avant de lire votre projet, je croyais n’avoir pas usurpé ma place. Je me suis laissé bercer par les réactions positives de mon PO quant à ma gestion. Les nombreux parents satisfaits et les professeurs pas trop mécontents étaient vraisemblablement l’arbre qui cache cette forêt que vous me montrez à présent.

Sans doute cette lettre chagrine vous semblera exagérée. Sans doute vous direz-vous que ce petit directeur de banlieue n’est pas conscient d’enjeux bien plus élevés. Imbu de la confiance que lui accordent son PO, une bonne partie des parents de son établissement et la plupart de ses collègues enseignants, il s’imagine être un directeur qui cherche à faire correctement son travail.

Vous vous trompez ! Il fait son oeuvre, chaque jour, en tentant de garder le cap, celui de l’intérêt de tous, de son établissement, et non le sien seul.
La confiance est l’ingrédient sans lequel rien dans l’enseignement ne peut être obtenu. Cette confiance que l’on revendique pour l’élève ou l’enseignant, le directeur n’y a-t-il pas droit ? Quels abus a-t-il donc commis pour mériter un tel statut ?

Monsieur le Ministre, si ce n’est dans l’énumération des tâches qui m’incombent chaque jour, je ne me reconnais pas dans votre statut. Pour être un bon enseignant, il faut la passion de son travail et des jeunes, parcourir avec eux les chemins de la connaissance, avoir l’espoir toujours renforcé d’un monde meilleur teinté de ce sentiment fort de la responsabilité de faire advenir en chacun l’humain qui sommeille… Enseigner est un art, pas une technique.
Un directeur doit aimer l’établissement qu’il dirige. Il doit lui aussi avoir la passion; mais multipliée par autant de jeunes dont il est responsable et d’adultes qui dépendent de sa conviction.

Pensez-vous que tout cela, vos formations vont l’obtenir ? Pensez-vous que votre projet de statut va le conforter dans ce devoir ? Diriger une école n’est pas une technique, c’est aussi un art rempli de passion et d’affection pour celles et ceux avec qui je me croyais en chemin jusqu’à la fin de ma vie professionnelle.

Dois-je vous remercier ? M’avez-vous ouvert les yeux sur les réalités d’un métier plus technique et moins humain que je l’avais cru avant d’avoir lu votre projet ? Mais pourquoi me les avoir ouverts si tard ? Un tel métier n’était pas fait pour moi. Je ne suis qu’un homme passionné, confiant en ces enseignants qui furent, naguère, ses collègues… Je suis un rêveur qui croit encore en la vertu de la foi et de l’espoir de toujours avancer pour le bien de tous et de chacun… Je ne suis qu’un stupide artiste de l’enseignement, plein d’ambition pour celles et ceux qui partagent son quotidien… Je n’avais pas ma place dans cette fonction froidement délimitée par un statut et reposant sur un préalable de méfiance quant aux abus dont j’allais me rendre coupable.

(1) Ministre de la Culture, de la Fonction publique, de la Jeunesse et des Sports de la Communauté française, chargé de rédiger le nouveau statut des directeurs d’école.

Philippe ANSELIN
Directeur de l’Institut Saint-Joseph de Charleroi.