Itinéraire d’un élève gâté …

Itinéraire d’un élève gâté …

Comme beaucoup il y a quelque six années, un élève, comme vous et moi le fûmes, entra en première humanité.

Que de chemin parcouru entre ce jour d’angoisse et la fin proclamée, six ans plus tard. Que de souvenirs, de joies et de peines depuis qu’un jour il franchit l’entrée de la « grande école », son cartable lourd d’un avenir qu’il ébauchait à peine. Que de rencontres humaines, de découvertes scientifiques et émotionnelles, de difficultés et de réussites … Pendant six ans, au détour des couloirs, passant d’une classe à l’autre il devint un peu plus ce qu’il est devenu dans sa vie d’adulte.

Et pour l’accompagner, des hommes et des femmes qui eurent la belle mais redoutable mission de faire advenir ce qu’il pouvait être, tout en lui laissant le soin de l’être vraiment … ! Des hommes et des femmes qui, remplis pour lui d’un espoir un peu fou, croyaient encore que l’homme est un être digne et porteur d’un mieux toujours à découvrir et construire. Des hommes et des femmes qui lui ont, avec patience et passion, transmis ce monde qu’ils ont contribué à édifier pour qu’un jour il puisse à son tour le modifier, le tailler, le retoucher afin qu’il soit un peu plus à sa taille, à la taille de ses espoirs, de ses craintes et de ses volontés.

Et que lui ont-ils transmis ? A la fois un enseignement et une éducation. Car, nous autres êtres humains sommes des êtres vivants très particuliers. C’est un scientifique qui, pour décrire cette bizarrerie de la nature que nous sommes, en a fait un concept: « la néoténie ».

L’homme est un « être néotène ». Cela signifie que nous venons au monde trop tôt, incomplets, pas encore formés, totalement inadaptés … petits être fêles sans défenses et sans avenir … petits êtres destinés à disparaître plutôt qu’à survivre dans un environnement totalement hostile. En somme, nous sommes des erreurs de la nature et de ces erreurs nous avons fait les hommes tels qu’ils sont. D’ersatz de l’évolution, nous sommes devenus ces êtres capables d’infléchir l’évolution, de la guider, de l’influencer. Quel miracle quand, d’une erreur, quand, d’une faiblesse originelle, nous faisons cet homme capable de tant et tant de choses, du meilleur comme du pire.

De l’individu mi-animal, mi-homme, marchant à quatre pattes que nous fûmes à l’homme que nous sommes actuellement, quelle évolution ! Nous nous sommes levés, fièrement campés sur nos deux pieds pour mieux scruter un horizon devenu plus hostile et plus avare en ressources alimentaires. Libérés, nos membres antérieurs ont pu fabriquer les outils, commencement de la technique, prolongement de ce corps incomplet et inadapté à la survie dans le monde tel qu’il était. Les mains, nos mains si particulières avec nos pouces opposables, plus souples, plus libres ont, par leur travail, développé notre cerveau … La station debout, une nourriture qui, cuite, en devient moins dure, et voilà que se libère un espace nouveau pour accueillir aux côtés du cervelet les circonvolutions de nos hémisphères et troncs cérébraux.

Pouvait alors advenir la culture, réalité s’ajoutant à celle de la nature et la nature dans la culture, les sociétés toujours plus complexes, les outils qui se font techniques avant que de devenir technologies … La pensée qui se développe et devient créative, la pensée qui construit le monde, le façonne à l’image de cet individu que rien ne destinait à survivre et encore moins à maîtriser le monde.

A un moment, la pensée se pense, et par cette tautologie élargit encore son champ, quitte le monde et ses catégories, se fait esprit ou âme, c’est selon … mais surtout, surplombant cela même qu’elle construit, elle se voit en train de construire, de se construire, elle se pense comme pensée, elle brise les limites du temps et de l’espace, de l’ici et du maintenant … De la substance et de la consistance …

Somme toute, notre évolution, nos progrès, la maîtrise toujours plus affirmée de notre environnement, notre capacité à nous penser, à nous réfléchir comme un miroir réfléchit l’image de celui qui se place devant, toute cette fabuleuse et improbable histoire de l’humanité qui advient à elle-même, tout cela part d’une incomplétude, d’un manque, d’une faiblesse… d’une erreur. La leçon de cette aventure c’est aussi que l’intelligence s’est d’abord développée par les mains, par leurs activités habiles. La vérité révélée au travers de cette évolution, c’est que le geste crée l’intelligence qui, en retour, spécialise et améliore le geste.

Enfant gâté, élève privilégié, il ne devra jamais oublier cette leçon de la vie, cette dynamique fondatrice qui place au départ et au centre d’un processus qui a vu tant et tant de découvertes, de progrès scientifiques, philosophiques, politiques, sociaux et économiques à la fois une faiblesse, un manque à être, voire une erreur et qui dans son évolution a vu le développement manuel fonder l’intellect … Il lui faudra retenir que tout travail, toute pensée peut être noble quand ce que nous cherchons, c’est améliorer nos conditions de néotènes !

Sa vie durant, une petite voix intérieure lui soufflera de ne pas mépriser le travail des mains à l’aune du travail de l’esprit, l’un ne va pas sans l’autre, l’un comme l’autre sont nécessaires et se complètent … Elle lui intimera de ne pas oublier ce qu’il doit à toutes celles et tous ceux qui l’auront précédé pour lui ouvrir le champ des possibles qui est le sien.

Ainsi venu un jour au monde dans un cri de douleur et de désespoir sans doute lucide, il s’est levé sur ses deux pieds pour voir, il a écouté, senti, goûté, touché … De ses doigts encore malhabiles il a construit des forteresses, des châteaux en Espagne, ses balbutiements sont devenus paroles et ses paroles se sont faites discours, son esprit s’est pris à penser, à rêver, à espérer …

Et tout cela a pu se réaliser car il fut aidé par ses parents, par l’amour infini dont ils l’ont inondé et l’inondent encore. Aidés aussi il le fut par ces guides qui le prirent un jour par la main pour le faire entrer dans un monde façonné par les hommes depuis des siècles … Ces guides patients qui revêtirent l’habit de l’instituteur, l’institutrice … puis du professeur… Toutes ces rencontres lui ont permis de, sans cesse, compenser ce départ d’être non fini, incomplet, inadapté …

Il aura, ancrée en lui, cette pensée selon laquelle les plus faibles ne sont que l’image de la faiblesse initiale qui nous marque tous. Ils n’ont peut-être pas fait les rencontres qui furent les siennes, ils n’ont sans doute pas pu se nourrir au feu de l’amour de parents compléments premiers de notre incomplétude. Ils n’ont pas eu la chance d’avoir de bon guides qui, les prenant par la main, auraient pu leur faire traverser le monde de part en part pour l’appréhender assez et le prendre à leur compte et le changer …

D’enfant gâté, devenu homme accompli, il n’oubliera jamais ses mains car il saura qu’elles sont son intelligence première: elles seules peuvent objectiver ce que produit son esprit. Et sachant cela, il se gardera de mépriser jamais celles et ceux qui ont choisi de centrer toute leur activité sur leurs mains habiles et intelligentes. Ce furent les siennes qui lui ouvrirent le chemin de la pensée et de la découverte.

Il aura enfin compris sa condition d’homme même s’il consacrera sa vie ici-bas pour la dépasser. Né d’un manque qu’il ne comblera jamais, il s’essaiera toujours à le combler encore et encore. Gardant au fond de son coeur ce souvenir d’une vie imparfaite, inachevée pour toujours cultiver cette humilité qui fait les hommes de bien !

Enfant gâté, élève à ses heures, homme, il se rappellera à jamais qu’il a une dette fondatrice et que cette dette s’accompagnera d’autres dettes envers toutes celles et tous ceux qui l’auront porté vers ce qu’il est devenu …

Cette dette sans cesse enrichie sera pour lui le signe d’une éternelle reconnaissance et volonté de rendre une part de ce qu’il a reçu avant de devenir à son tour créancier d’êtres nouvellement venus … Ainsi va le cycle de la vie, fatiguant, éreintant, souvent décourageant, parfois exaltant et malgré cela incroyable et merveilleux. Il nous reste à lui souhaiter que sa vie soit la plus riche possible de dettes et de dons …

C’est la moralité de cette fable d’un élève gâté … Mais était-ce vraiment une fable ?

Philippe ANSELIN

Directeur de l’Institut saint-Joseph de Charleroi