Le "goût de l'avenir", lettre ouverte à mes élèves ...

 

 

Gabriel Garcia Marquez a écrit un jour: "N'attendez rien du XXIe siècle, car le XXIe siècle attend tout de vous ..." Plus qu'une simple phrase d'auteur, c'est un vrai projet de société qui s'exprime au travers de cette injonction. Vous êtes, et resterez encore pour un moment, la génération des crises ...

 

Discours de fin d'année

Crise morale qui voit les valeurs se chercher, se relativiser dans une remise en question continuelle quand elles ne sont pas purement et simplement jetées aux oubliettes d'une société capitaliste et consumériste ... Crise sociale qui voit le tissu social se délier, les individus s'isoler, s'enfermer dans un égoïsme exacerbé, se réfugier dans des peurs ancestrales comme celle de l'autre ...

 

Crise politique qui voit les responsables politiques amenés devant les juges pour rendre des comptes sur une gestion calamiteuse pour ne pas dire scandaleuse des deniers publics. Crise politique qui vide nos isoloirs et détourne chacune et chacun de cette gestion des affaires publiques que j'aime à appeler l'affaire de tous et qui incombe à chacun de nous tous et en priorité ...

 

Encouragement

Crise financière et mondiale qui voit les banques au bord d'une banqueroute annoncée, crise financière qui a vu crever devant nos yeux effarés la bulle spéculative entretenue par quelques traders peu scrupuleux, quelques joueurs flambeurs attisés, aveuglés par l'appât d'un gain facile et virtuel, de la plus value, des dividendes ...

Crise de l'école qui voit succéder les tirages au sort aux files des trottoirs, les réformes se succéder sans jamais être vraiment et complètement appliquées. Crise de l'école qui voit le fossé se creuser entre les établissements fréquentables et les autres, et surtout des chemins de culture que des élèves ne fréquentent plus ...

Crise écologique qui voit le réchauffement de la planète, la couche d'ozone se trouer ...

 

Oui chers élèves le monde, ce monde est difficile, il est à la fois fragile et durable. Ce monde est cruel mais il est des matins si doux, ce monde est futile mais il est notre terre, notre foyer pour la vie ...

Ce monde étouffe sous nos excès, il s'embrume de nos fumées et de nos gaz d'échappement, il se désertifie de nos abatages sauvages, il se vide au profit de son ersatz virtuel. Ce monde n'est pas épuisé, mais il est fatigué et sans doute à la recherche d'un nouveau souffle, de nouveaux repères comme d'anciens qui seraient réinterprétés. Ce monde est injuste, il frappe à l'aveugle, il laisse des millions d'hommes et de femmes plongés dans la faim et la précarité aux portes de nantis souffrant d'aveuglement et de surdité, mais c'est le même monde qui peut se mobiliser pour médecins sans frontières, les Iles de Paix, la lutte pour le commerce équitable.

Jusqu'à quand pourrons-nous continuer à nier ces réalités ? Allons-nous encore longtemps sacrifier à l'autel de ce veau d'or qu'est la consommation, la satisfaction inassouvie d'appétits matériels et de besoins éphémères ? A quand les nouveaux chantiers de l'avenir, les projets mobilisateurs plutôt que l'emprise abrutissante d'un présent fluide, évanescent et surtout d'une légèreté insoutenable ?

 

Remise des prix

Oui, le monde dans lequel vous évoluez est dur, il est difficile et complexe, contrasté et paradoxal. Mais voilà, c'est à vous qu'il incombe de choisir ce que sera votre demain, c'est à vous de choisir "entre le consentement à l'ordre des choses ou la résistance lucide et volontaire" ainsi que l'exprime Jean-Claude GUILLEBAUD dans son dernier ouvrage.

Le développement phénoménal de nos techno-sciences comme la chute de toutes nos idéologies, l'ébranlement de nos croyances en une transcendance nichée au coeur du monde, bref tout ce qui fait le désenchantement du monde nous laisse pantois, fragiles et seuls sous un ciel désespérément vide ... !

 

Je ne dirai pas comme Malraux que le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas, mais bien plutôt le XXIe siècle sera vôtre ou ne sera pas.

A vous de retrouver les chemins de la connaissance. A vous de défricher ces forêts du conformisme consumériste abritant nos valeurs enfouies. A vous de réinterpréter le monde, refonder une lecture de ce monde qui a encore tant et tant de merveilles à offrir. A vous de tracer les chemins menant à l'épanouissement véritable de l'humanité qui est en chacune et chacun de nous. La page n'est pas blanche, les choses ne sont pas toutes à réinventer.

N'oubliez pas ... leçon de vie

L'école, vos instituteurs, institutrices, vos professeurs vous ont fait don de leurs outils, de la trame sur laquelle il vous faudra tisser ce nouveau monde que nous appelons de tous nos voeux. Ils vous ont, avec vos parents, insufflé beaucoup d'amour et parfois un peu de passion pour y puiser l'énergie qu'il vous faudra pour entamer ce dur labeur, cette longue et patiente édification. Il faut oser dire que le progrès a été réel, qu'hier n'était pas mieux qu'aujourd'hui.

A vous de puiser dans l'héritage transmis par vos parents, vos enseignants les éléments qui permettront de redire la joie d'un monde retrouvé, d'une société réconciliée. Il existe des enchantements nouveaux qu'il doit vous tarder d'exhumer. Il n'est pas trop tard mais il est temps. Vous avez un lourd fardeau qui s'annonce, une responsabilité importante et passionnante devant ce qui doit être votre matin d'un monde nouveau et meilleur.

 

Quand je vous regarde je vois un monde en puissance, je vois un blé qui lève à l'aune d'une matinée du monde.

Je vois ce que Zola décrivait en épilogue dans Germinal: "Maintenant, en plein ciel, le soleil d'avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s'allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d'un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s'épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s'ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l'astre, par cette matinée de jeunesse, c'était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre."

 

Chers élèves, vous êtes ce blé qui germe, vous êtes cette armée qui porte en elle l'espoir d'une germination d'un monde nouveau et meilleur. Les défis de demain sont vôtres et le plaisir que nous avons eu à vous côtoyer durant ces années nous laisse penser que vous serez à la hauteur du rendez-vous.

Tout ce que je vous souhaite, c'est que durant toutes ces années passées à l'école nous ayons réussi à vous donner "le goût de l'avenir".

 

Philippe ANSELIN
Le 25 juin 2009.