Institut Saint-Joseph à Charleroi

 

L'arbre de Mélissa...

Si vous passez un jour à l'Institut Saint-Joseph, vous verrez dans notre cour se dresser fièrement, vestige unique d'une nature victime du béton, un arbre. Sur le bac dans lequel il prend racine, vous lirez « Mélissa 1995-2009 »

Mélissa a été élève dans notre Institut. Elle nous est arrivée un matin de novembre il y a douze ans. Toute droite, avec des yeux scintillants, avide de curiosité et un caractère bien trempé... Venue des États-Unis, elle baragouinait quelques mots d'un français noyé dans un accent américain. Drôle de petite fille volontaire que la vie n'allait pas épargner et qui devait, après un temps d'épreuves et de doutes, nous quitter. Puis un jour, elle nous est revenue, fatiguée, abîmée par une vie marquée par les embûches et la marginalité... Mais, surtout, attaquée violemment par un cancer impitoyable et cruel. Elle revenait vers l'Institut comme on revient près des siens, pour y trouver force et soutien... Pour y puiser l'énergie de combattre son cancer des os.

Elle revenait vers ses enseignantes, Catherine et Danièle, vers Marie-Paule qui l'accompagnait à Bruxelles pour ses chimiothérapies. Elle entamait alors le combat de sa vie, de chimiothérapies en radiothérapies, de faux espoirs en cruels désespoirs, entre chambre d'isolement et retour chez elle... Un jour, l'espoir, le lendemain, le désespoir et les doutes. De cette triste période, il me revient souvent ces moments bénis où, de mon bureau à la porte ouverte, j'entendais l'ascenseur s'ouvrir et le bruit métallique de ses béquilles s'entrechoquant. Elle venait alors me lancer un joyeux « bonjour, monsieur Anselin » ...

Je n'oublierai jamais ce jour d'août 2005, lorsque sa maman est venue dans mon bureau, précédant de peu Mélissa qui, même affaiblie par les soins intensifs qu'elle avait dû subir, avait tenu à présenter ses examens pour passer en cinquième générale. Sa maman venait de recevoir le verdict, froid et sans appel, le cancer était revenu... Tant de souffrances endurées, tant de sacrifices subis et cette maladie tenace qui s'en revenait d'on ne sait où ! Je n'oublierai jamais ces cris de désespoir déchirant le couloir et mon coeur, je me souviens avoir pleuré tout seul dans mon bureau. Ce fut son seul moment, en ma présence, de découragement. Peu de jours après, elle reprenait de plus belle son glorieux combat contre la mort. Cinq ans, cinq ans de lutte, cinq ans de douleurs, mais cinq ans où Mélissa fut plus vivante que jamais. Formidable pied de nez à cette mort infâme que le cancer laissait planer au-dessus d'elle comme une épée de Damoclès jusqu'à ce mois de septembre 2009, quand, de guerre lasse, elle a décidé que c'en était assez.

Mélissa a gagné, la mort ne l'a pas prise, c'est la dignité de sa vie qu'elle a sauvegardée dans sa volonté de mettre un terme à cette lutte inégale. Le souhait de Mélissa, à l'heure de son départ, était que soit planté un arbre comme témoignage des valeurs qu'elle voulait partager. Un arbre symbole de vie, symbole d'espoir, un lieu de nature dans un univers de bitume et de le béton... Un arbre autour duquel on se repose et on discute, on se rencontre et on débat du sens de la vie et du monde. Chaque fois que je le vois, je remercie Mélissa d'avoir, par ses paroles et ses actes, ses attentions et ses questions, révélé le meilleur de moi-même, ce que j'appellerai « la part de Dieu » qui est en chacun de nous. Cet arbre me rappelle qu'un jour un « petit bout de femme » courageux m'a offert les plus beaux souvenirs de ma carrière de directeur, le plus beau défi qu'une école puisse relever... Un chemin d'espérance sans issue que nous avons parcouru avec Mélissa, une élève pas comme les autres qui voyait dans l'école et le fait d'apprendre une chance unique que la vie offre à chaque enfant qui franchit les grilles d'une école...

Philippe ANSELIN
Directeur de l'Institut saint-Joseph de Charleroi