Institut Saint-Joseph à Charleroi

 

Directeur, entre « Je » et « Nous » ...

Pour beaucoup d'auteurs actuels, la difficulté inhérente à notre société relève d'un déni de la perte ontologique qui nous marque en tant que « parlêtre » ; les effets d'un tel déni entraînant un sentiment de toute puissance, un refus des limites. Cette caractéristique a pour conséquence que nos sociétés post-modernes sont marquées par la négation de l'existence d'une place d'exception, d'une instance tierce. Ainsi, d'un monde marqué par la verticalité nous serions passés à un monde marqué par l'horizontalité. Dans un tel contexte, quelle place peut encore être celle du directeur ? Sur quelle légitimité peut-il baser son « autorité » et le fait d'être « celui qui décide » ? De quel lieu se croit-il autorisé à énoncer « ses idées » ou imposer « sa vision » ? De quel droit peut-il « entamer » celles et ceux qu'il est censé diriger ? Pourtant, tous sentent inconsciemment que cette place est nécessaire si l'on veut pouvoir fonctionner de façon cohérente en groupe, ce qui reste le propre de l'homme. Je crois que sa légitimité réside dans le fait qu'il est le gardien des règles, celui qui est autorisé à les faire respecter pour que fonctionne le groupe. En effet, à moins de croire à une société totalement libertaire, pour moi liberticide, la vie « à plusieurs » exige que des règles soient établies et imposées. Elle exige que les « Je » se construisent au travers d'un « Nous » dont Jean-Pierre LEBRUN nous dirait qu'il doit être incomplet et donc consistant, car il doit ménager cette place d'exception, d'où s'énonce la parole du « directeur ». Seulement, dans nos démocraties visant à toujours plus d'égalité, comment faire admettre que la parole d'un seul ait prise sur chacun ?

Le directeur tire sa légitimité notamment du fait qu'il ait été choisi pour occuper cette place d'exception ; le prix à payer pour tenir ce lieu excepté du reste de la communauté étant la solitude. Et si d'aucuns, même les plus résistants, ressentent au plus profond d'eux-mêmes la nécessité de cette place, c'est parce qu'elle les libère des préoccupations du « Nous » pour se concentrer sur la tâche qui est la leur. C'est au directeur de veiller au bien commun, de maintenir l'esprit de l'établissement... à lui qu'incombe la tâche de protéger les enseignants des atteintes extérieures. Il doit être le garant de la différence de places nécessaire à l'acte d'enseigner qui met en présence un adulte face à un « non encore adulte » à qui il doit pouvoir transmettre les moyens de le devenir. Comme son directeur, l'enseignant doit pouvoir contraindre pour ouvrir à la liberté et l'autonomie et c'est justement aussi la fonction du directeur d'être celui qui permet à l'enseignant de tenir cette posture d'inégalité...

Les devoirs qui incombent à sa charge sont liés à cette garantie, comme la distance nécessaire à maintenir en des moments où pourtant l'envie ne manque pas de se noyer dans la masse des autres, ou encore de figurer l'instance de recours quand un enseignant ne parvient plus à gérer l'un ou l'autre élève... C'est à lui que revient la responsabilité d'animer son équipe pour que surgissent les réflexions sur les pratiques à mettre en oeuvre pour rencontrer les élèves et les amener à maîtriser les compétences ciblées par les programmes. À lui de faire respecter les exigences légales, de préparer au mieux la visite d'une inspection afin que chacun soit prêt et sache ce que l'on attend de lui. C'est donc bien en tant qu'instance dépositaire de ce qui fait « NOUS » et de ce qui en « borde les limites et les exigences ainsi que le font les décrets » que le directeur tire également sa légitimité, parce qu'il a accepté de prendre en charge tout ce qui encadre l'activité professionnelle des « Je » qui, grâce à cela, pourront assumer leur rôle, leur fonction au regard de la société.

Philippe ANSELIN
Directeur de l'Institut saint-Joseph de Charleroi