Institut Saint-Joseph à Charleroi

 

La gloire de mon père

Le 15 décembre 1919 naissait celui qui, plus tard, fut mon père. Il ne se passe pas un jour, pas une heure sans que je songe à lui... Il fut 48 années durant mon professeur particulier. Enseignant infatigable de la vie, il m'a appris les valeurs qui avaient guidé ses pas dans une vie marquée par la Seconde Guerre, antithèse de ce en quoi il croyait du fond du coeur. Il a été pour moi le confident, le conseiller, le père attentionné. Il fut aussi la limite à ma volonté d'enfant pervers cherchant à satisfaire sa jouissance, celui qui assuma la tâche ingrate d'entamer ma toute-puissance infantile, l'écueil sur lequel venaient se fracasser mes idéaux, mes rêves, mes naïvetés adolescentes ...

C'était un temps où les parents choisissaient l'école de leur enfant, où le père figurait une autorité naturelle, où nos premiers émois amoureux étaient mis à mal par la morale et les barrières imposées par la société par le biais de nos parents. C'était déjà le temps des querelles entre les classiques et les progressistes, des études d'où le latin et le grec s'effaçaient au profit des sciences et des mathématiques. C'était un temps où l'on se laissait porter par les décisions prises par nos parents, où l'on se laissait bercer par le flot des paroles d'un professeur juché sur son estrade, dispensant un enseignement frontal, ex cathedra... Enfin, c'était le temps d'avant !

Meilleur ? Certainement pas, dirait ce père, infatigable optimiste de l'existence. Il n'aurait pas voulu que je me lamente sur un passé jamais vraiment révolu. Ingénieur métallurgiste, il n'a pas manqué de m'amener dans cette aciérie qu'il arpentait souvent pour échanger avec les ouvriers sur les améliorations à apporter aux processus de fabrication. Il vouait en effet une véritable passion à l'analyse, l'explication des choses, construite autour d'un partage d'expériences et de constats.

Lucide sur les conditions difficiles du métier de ces ouvriers qui brûlaient leur santé au feu des coulées continues, qui sacrifiaient leurs jours au dieu « Acier », il m'amenait à l'aciérie toute neuve, antre de Vulcain, brûlante et rougeoyante du travail des hommes qui l'habitaient. Et pendant que, perché sur une passerelle, mon regard émerveillé plongeait dans ces énormes bassins, gueules béantes crachant leurs rivières incandescentes d'acier doré et de feu, mon père me disait le courage de ces combattants des temps industriels, fiers du travail effectué, souvent exténués par les cadences et les conditions difficiles.

Mon père était empli de cette humanité que j'ai reçue en héritage. Comme lui à l'aciérie, j'ai voulu, par l'enseignement, partager avec mes élèves une vision du monde, construire des explications comme mon père le faisait avec les ouvriers et les contremaîtres. Comme lui, je me suis abreuvé à cette source de vie qu'est la rencontre de l'autre et ressenti l'énergie et le plaisir d'une construction en commun. Comme lui je me suis refusé à désespérer de l'homme.

Amené à la retraite, il a reporté cette passion sur ses petits enfants, amoureux de la terre c'est au travers ses travaux dans le jardin, son acharnement têtu à mettre en valeur des terres en friches qu'il trouvait l'occasion à nouveau de transmettre une vision, des valeurs, une certaine philosophie de la vie. Tout chez lui transpirait cet amour de l'autre, de la rencontre. Un soir d'hiver en 2004, mon père est parti, métaphore pour dire pudiquement qu'il est mort ... Il est mort parce qu'il faut que les hommes meurent pour que survive l'Homme. Il m'a laissé avec cette gloire à partager, celle d'avoir su me faire comprendre le sens de notre existence, de m'avoir fait goûter au plaisir d'enseigner, comme un partage du monde, comme une source de vie.

Philippe ANSELIN
Directeur de l'Institut saint-Joseph de Charleroi